Trophée Jules Verne : de 80 jours… à 45 !

En écrivant Le Tour du monde en quatre-vingts jours, Jules Verne ne se doutait pas que 120 ans plus tard, son roman donnerait naissance à un record mythique. Depuis les premières tentatives en 1993, le tour du monde à la voile déroule une incroyable épopée. Francis Joyon et ses hommes s’inscrivent dans la quête de ce Graal des équipages. Ils veulent conquérir leur part du rêve planétaire.

Publié en 1873, Le Tour du monde en quatre-vingts jours est le plus célèbre roman d’aventures de Jules Verne. Il raconte les aventures de Phileas Fogg, gentleman anglais qui fait le pari fou de boucler un tour du monde en moins de 80 jours. Pour y parvenir, tous les types de transport sont autorisés – dont le voilier. Au terme d’un incroyable périple au cours duquel ils croient échouer cent fois, Fogg et son serviteur français Passepartout reviennent à Londres dans les temps, de justesse, grâce aux étrangetés du décalage horaire.

Plus d’un siècle après sa publication, ce classique de la littérature française va devenir une source d’inspiration pour les marins. A commencer par Yves Le Cornec qui, dès 1984, veut réarmer William Saurin, le trimaran géant d’Eugène Riguidel, pour tenter de boucler un tour du monde en moins de 80 jours. Mais son projet ne verra pas le jour, faute de financement. En 1989, treize marins s’attaquent au tout premier Vendée Globe Challenge, le tour du monde en monocoque en solitaire, sans escale et sans assistance. Titouan Lamazou remporte l’épreuve en 109 jours et 8 heures. De quoi donner envie à certains de relancer des projets pour un tour du monde en multicoque sur les traces de Phileas Fogg. Si on y arrive en 109 jours en monocoque, alors 80 jours en multicoque doit être envisageable…

Naissance… sur une péniche parisienne

Le 13 août 1990, Yvon Fauconnier invite quelques amis marins sur sa péniche amarrée à Neuilly-sur-Seine. Sont notamment présents Titouan Lamazou, Florence Arthaud, Bruno et Loïck Peyron, Jean-Yves Terlain, le Néo-Zélandais Peter Blake et le Britannique Robin Knox-Johnston. Ensemble, ils mettent en place les bases du Trophée Jules Verne et définissent le parcours. Il s’agira de faire le tour du monde en laissant sur bâbord les trois grands caps : Bonne Espérance en Afrique du Sud, Leeuwin en Australie et le cap Horn à la pointe de l’Amérique du Sud. La ligne de départ et d’arrivée est l’alignement entre le phare de Créac’h sur l’île d’Ouessant et le Cap Lizard, à la pointe Sud-Ouest de l’Angleterre.

Le temps des pionniers

A l’hiver 92/93, trois équipages relèvent le défi. Premier à s’élancer, Olivier de Kersauson part en franc tireur en s’élançant depuis la rade de Brest, sans respecter le parcours défini trois ans plus tôt par ses camarades ! Les équipages menés par Bruno Peyron d’une part et Peter Blake et Robin Knox-Johnston de l’autre, gagnent quant à eux la zone de départ prévue et s’élancent à 7 heures d’intervalle. Au large de Cape Town, Kersauson percute un growler et voit ses chances disparaître. Les deux autres équipages poursuivent leur course à distance. Dans l’océan Indien, les Anglo-Saxons heurtent un OFNI et doivent à leur tour abandonner. Bruno Peyron et ses hommes sont désormais seuls contre le chrono et tiennent bon malgré un passage du cap Horn épique où ils essuient des vents de 70 nœuds (130 km/h). Le mardi 20 avril 1993, ils franchissent la ligne d’arrivée après 79 jours, 6 heures, 15 minutes et 46 secondes de mer et deviennent les premiers détenteurs du Trophée Jules Verne au terme d’un exploit alors insensé. Moins de 80 jours : pari réussi !

Bruno Peyron triple la mise !

Piqués au vif, Robin Knox-Johnston et Peter Blake repartent en janvier 1994 et bouclent le parcours en 74 jours 22 heures 17 minutes et 22 secondes, améliorant ainsi de plus de 4 jours le temps de référence de Bruno Peyron. Olivier de Kersauson termine lui en 77 jours. Obstiné, il engage son trimaran Sport-Elec sur deux campagnes successives, en 1995 et 1996, mais ses tentatives demeurent infructueuses. Qu’à cela ne tienne, Kersauson repart en 1997 et inscrit son nom au palmarès avec un temps de 71 jours 14 heures 22 minutes et 8 secondes. En 2002 s’engage alors un duel prometteur entre Peyron et Kersauson. Le premier s’élance à bord d’Orange (maxi-trimaran de 32m) mais rebrousse chemin sur avarie quelques heures après le départ. A bord de Geronimo, Kersauson tente à son tour sa chance mais doit abandonner lui aussi, au large du Brésil. Entre-temps, Orange est réparé et peut donc reprendre la mer. 64 jours 8 heures 37 minutes et 24 secondes plus tard, Bruno Peyron devient le premier double détenteur du Trophée Jules Verne.

En 2003, Ellen MacArthur puis Olivier de Kersauson, toujours lui, tentent leur chance, en vain. L’année 2004 est marquée par une nouvelle confrontation entre Peyron et Kersauson. Le second améliore le temps de référence en 63 jours 13 heures 59 minutes et 46 secondes. Premier à traverser l’Atlantique en moins de 5 jours à bord de Cheyenne, l’Américain Steve Fossett concrétise cette belle performance en 2004 en bouclant le tour du monde en 58 jours 9 heures 32 minutes et 45 secondes. Mais sa performance n’est pas reconnue… car Cheyenne s’était élancé sur le parcours du Trophée Jules Verne sans payer ses droits d’inscription ! Un an plus tard, la réponse de Bruno Peyron est implacable : il frappe un grand coup en pulvérisant le record en 50 jours 16 heures 20 minutes et 4 secondes à bord d’Orange II. La barre est très haute et beaucoup estiment que ce chrono confine à l’imbattable.

Franck Cammas, à sa troisième tentative

C’est sans compter sur Franck Cammas qui annonce fin 2004 le lancement d’un maxi trimaran de 31,50 mètres taillé pour le Trophée Jules Verne : Groupama 3, qui n’est autre que l’actuel IDEC SPORT de Francis Joyon. Mis à l’eau en juin 2006, ce redoutable chasseur de records lance sa première campagne à l’hiver 2007/2008. Hélas, alors qu’ils ont un jour d’avance sur le temps de référence d’Orange II, Franck Cammas et ses hommes chavirent au large de la Nouvelle-Zélande. Les hommes sont sains et saufs et la plateforme de Groupama 3 est rapatriée et réparée en France. Persévérant, Cammas repart en novembre 2008 mais l’aventure s’arrête cette fois en Atlantique Sud, suite à la rupture de la liaison entre le bras arrière et le flotteur bâbord de son trimaran. Jamais deux sans trois : le 31 janvier 2010, Cammas retente sa chance malgré une fenêtre météo incertaine. Un choix qui s’avère payant choix puisque 48 jours 7 heures 44 minutes et 52 secondes après leur départ, le skipper et ses neuf équipiers, routés par le météorologue Sylvain Mondon, s’emparent à leur tour du Trophée Jules Verne.

Loïck Peyron : 45 jours, record à battre !

Cette même année, l’équipage d’un autre bateau a choisi d’attendre un créneau plus favorable pour s’élancer, créneau qui ne s’est jamais présenté. Il s’agit de Banque Populaire V, le plus grand trimaran jamais construit avec ses 40 mètres de long et son mât culminant à 45 mètres. C’est donc avec une grosse motivation que l’équipage de Banque Populaire V, alors mené par Pascal Bidégorry, fait sa première tentative le 22 janvier 2011. Mais au treizième jour de course, une collision avec un OFNI ruine les espoirs de Bidégorry et des siens. Courant 2011, un nouveau skipper est nommé : Loïck Peyron. Avec 13 équipiers connaissant parfaitement le bateau, il s’élance le 22 novembre et réalise un chrono canon : 45 jours 13 heures 22 minutes et 53 secondes ! Vingt-deux ans après le premier temps de référence établi par Bruno, son frère aîné, Loïck ramène le Trophée Jules Verne dans l’escarcelle de la famille Peyron. C’est à ce temps de référence que s’attaquent cet hiver Francis Joyon et ses hommes, à bord d’IDEC SPORT.

Return of Maxi Trimaran IDEC SPORT, Skipper Francis Joyon with his 5 crew, after their Jules Verne Trophy record attempt, crew circumnavigation, in Brest on january 08, 2016 - Photo Jean Marie Liot / DPPI

Joyon et Guichard échouent de (très) peu

Hiver 2015/2016. Trois ans après l’exploit de Loïck Peyron, le monde de la course au large et le grand public se passionnent de nouveau pour le Trophée Jules Verne. Car tous les ingrédients sont réunis pour une aventure planétaire hors normes. D’abord parce que Francis Joyon, recordman du tour du monde en solitaire, a décidé de passer à l’équipage et pour frotter à cette nouvelle aventure avec un commando de seulement six hommes. Ensuite parce que cette tentative sera un duel gigantesque entre les deux bateaux vainqueurs des deux dernières tentatives : IDEC SPORT est en effet l’ex Groupama 3 de Franck Cammas, victorieux en 2010 alors que Spindrift, mené par Yann Guichard et un équipage deux fois plus fourni, n‘est autre que l’ex Banque Populaire de Loïck Peyron – donc le bateau tenant du titre. Un bateau de trente mètres contre un de quarante… le remake maritime de David contre Goliath est sublime. Et bien plus équilibré qu’on n’aurait pu l’imaginer. Au point qu’après avoir pulvérisé le record de l’océan Indien, les hommes de Francis Joyon naviguent un long moment à vue avec ceux de Yann Guichard et envoient des images qui entrent aussitôt dans la mythologie de la course au large. C’est le cas aussi des photos et films d’un immense iceberg, vu de très près par l’équipage d’IDEC SPORT. Mais les conditions dans la dernière partie du Pacifique et sur la remontée de l’Atlantique ne sont pas favorables. Au final, les deux équipages réussissent à boucler le tour du monde en 47 jours – à quatre heures d’intervalle ! –  mais il leur manque deux jours pour améliorer le record de Loïck Peyron. Signer les deuxième et troisième meilleurs chronos de tous les temps autour de la planète, et battre le record du bateau pour IDEC SPORT, ne suffit pas à leur bonheur. Il ne reste plus qu’à tenter de nouveau la chance, ce que s’apprête donc faire IDEC SPORT moins d’une année plus tard, à bord du même bateau et avec strictement le même équipage. Cette petite bande de marins ultra-polyvalents devenus amis, au point qu’ils s’étaient jurés de repartir ensemble. Et qui tiennent parole pour une nouvelle aventure. Sportive, humaine, extrême.

Les temps de référence du Trophée Jules Verne

1993 : Bruno Peyron sur Commodore Explorer – Catamaran – 79j 6h 15min 56s

1994 : Peter Blake et Robin Knox-Johnston sur Enza – Catamaran – 74j 22h 17min 22s

1997 : Olivier de Kersauson sur Sport Elec – Trimaran – 71j 14h 22min 8s

2002 : Bruno Peyron sur Orange – Catamaran – 64j 8h 37min 24s

2004 : Olivier de Kersauson sur Geronimo – Trimaran – 63j 14h 59min 46s
2004 : Steve Fossett sur Cheyenne – Catamaran – 58j 9 h 32 min 45 s

2005 : Bruno Peyron sur Orange 2 – Catamaran – 50j 16h 20min 4s

2010 : Franck Cammas sur Groupama 3 – Trimaran – 48j 7h 44min 52s

2012: Loïck Peyron sur le Maxi Banque Populaire V – Trimaran – 45j 13h 42min 53s

Temps à battre : 45 jours 13 heures 42 minutes et 53 secondes

Les chronos des dernières tentatives

2016 : Yann Guichard sur Spindrift – Trimaran – 47 jours, 10 h et 59 minutes.  2e meilleur chrono de tous les temps

2016 : Francis Joyon sur IDEC SPORT – Trimaran – 47 jours 14 h et 47 minutes.  3e meilleur chrono de tous les temps